Levens Pour Tous

Levens, un héritage

A chacun son inventaire

Vierge en albatre du XVIIeme siècle (chapelle blanche.)

Vierge en albatre du XVIIeme siècle (chapelle blanche.)

Un patrimoine modeste. C’est à première vue ce qu’offre Levens. Une église, deux chapelles quelques vestiges de remparts et leurs portes d’accès… simples jalons pour le visiteur pressé. Chacun pourtant vaut qu’on s’y arrête. L’église d’abord, affublée, au début du siècle dernier, d’une façade et d’une tour néo-romane destinées à la consolider et à réparer les dégâts du tremblement de terre de 1837. Un exercice de style discutable, inspiré par la cathédrale de Monaco, que le choix de pierres blanches des carrières de la Turbie n’arrange pas. A l’intérieur, toute la floraison du baroque, ponctuée par la sombre rigueur des colonnes romanes. A coup sûr, l’église Saint Antonin est un témoignage. Des siècles de foi, naïve ou inspirée, y ont abandonné des strates d’ornementations religieuses de qualités artistiques diverses. Quelques tableaux, une statue de la vierge en bois polychrome, une chaire historiée et une superbe prédelle toutes œuvres remarquables datées du XVIeme siècle. Pour le reste, la décoration, en particulier les autels et les retables, est de style baroque piémontais avec tout ce qu’il faut d’arabesques, courbes et fioritures pour bien souligner la prééminence du faste catholique sur la rigueur protestante. Une profusion ornementale que les générations suivantes ont enrichie d’apports moins bien inspirés et que les temps modernes ponctuent parfois de panneaux d’informations gravement polychromes. Baroque donc et de toute les façons. C’est ce qui fait son charme.

un-village-heritage-chapelle-blanche-int Chapelle Blanche 5 02 07 009Eglise Sain Antonin

Mais l’église Saint Antonin se souvient aussi de temps plus anciens et va y chercher d’étranges questions. Qui sont ces personnages dont les têtes ornent la base des piliers de la nef ? Un guerrier casqué ? des jumeaux ? un prêtre ? un moine ? un roi peut-être ? Ils poursuivent depuis des siècles leur interrogation muette et le calcaire gris et dur dans lequel ils sont sculptés ajoute encore à leur mystère…Beaucoup moins mystérieuse est la chapelle des pénitents blancs. Mais tout aussi baroque, quoique avec plus de sobriété. Elle surprend par sa hauteur sous voûte, presque disproportionnée, sa clarté et son plan en ellipse qui semble contraindre les regards à se porter vers le très beau retable en gypserie polychrome du XVIIIeme et la vierge à l’enfant en albâtre, plus ancienne, qui en illumine le centre.

Un décor encore enrichi par une très belle Assomption de la Vierge, signée Coriolan Malagavazzo (1587), l’un des maîtres de l’école de Crémone. Reste, pour les vieux Levensois, le petit sanctuaire le plus cher à leurs yeux : la chapelle des pénitents noirs. Sa façade, ornée d’un très beau portail au fronton cassé -caractéristique de l’architecture baroque- et surmontée d’un élégant clocheton cache un petit oratoire. Un lieu sobre, intime, presque secret, voué au recueillement. On y admire en silence, les antiques stalles en bois des pénitents et le chemin de croix italien.

Un Patrimoine villageois qui disparaît

Hors du village, ne subsiste guère que l’ancienne abbaye de la Madone des Près. Hélas, la Révolution et la vente des biens nationaux aux spéculateurs locaux n’y ont laissé que le chevet de l’église et sa crypte, modestes témoins des premiers temps de l’art roman en Provence. 
On pourrait  ainsi résumer une visite à Levens. Ce serait oublier l’essentiel : le village lui-même. Un village typique des villages perchés, acagnardé sur le flanc sud de sa colline, étalant la carapace de ses toits en cascade régulière. Les rues y serpentent dans des canyons de vieilles maisons, plongent sous des « pountis » ombreux, jaillissent au soleil comme des résurgences de torrents. Parfois, une cave obscure, une ancienne écurie viennent rappeler un passé paysan encore proche. Mais le bruit des sabots sur les pavés s’est éteint depuis longtemps et les « calades » ont été remplacées par de tristes mosaïques de ciment gris, écho visuel des façades qui les dominent. On n’y prend pas garde mais, touche à touche, à petits coups d’estompes c’est tout un patrimoine villageois qui disparait, menacé par l’indifférence de ceux qui en ont la garde. Il est vrai que ce patrimoine là ne s’étudie pas aux Beaux-arts, n’a pas grande valeur marchande et ne figure à aucun inventaire, sinon celui du souvenir. Seule raison d’espérer : la découverte, de place en place, d’un crépis délicat soulignant l’encadrement de pierre de portes et de fenêtres ; d’un massif de fleurs amoureusement entretenu ou d’une vigne gaillarde partant à l’assaut du ciel. Manière qu’ont quelques amoureux de leur village de rappeler que l’indifférence n’est pas une fatalité et que nous avons le devoir de dresser notre propre inventaire.